regarde - Portfolio et publications de Pierrick Thébault

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Pitch on glitch

Si votre Divx pisse du pixel, que votre iPhone joue les cubistes ou que votre décodeur TNT bégaie, c’est qu’il y a du glitch dans l’air. Surgissant à l’écran suite à un problème de transfert de données, ces petites imperfections disparaissent, à l’inverse des points noirs, le temps que votre petit(e) ami(e) s’en rende compte. Capturés sur le vif, ces signaux brouillés, erreurs d’affichages ou simples soubresauts électriques circulent même sur la toile sous la forme de clichés à collectionner. Serions-nous tous sensibles à la glitch aesthetics ?

L’erreur survient en plein programme spatial américain. Nous sommes en 1962, et l’astronaute John Glenn utilise le terme qui sera bientôt repris par toute une population anglophone pour décrire les bugs de nos chères machines à chipsets. Indésirable du royaume des télécommunications, le glitch fait depuis l’objet d’une traque perpétuelle des constructeurs. Car lorsqu’elles ne sont pas évitées in-extremis, les erreurs tant redoutées des développeurs donnent le hoquet à nos téléviseurs, ordinateurs ou téléphones portables. Blocages et altérations de l’image s’accompagnent même parfois d’effets sonores indescriptibles, qui feront le bonheur des circuit benders et des adeptes de la noise music. Conséquences flagrantes d’un échec du système, les bugs sont pourtant appréciés de toute une génération fascinée par leur esthétique. Insaisissables, voire même exceptionnels à l’heure où la plupart des erreurs sont bloquées et numérotées avant même que vous ne vous en rendiez compte, les glitches ont également un certain côté mystique. Comme dans le circuit bending, une aura de « chaos over control » plane d’ailleurs au dessus de certains artistes qui n’hésitent pas à les hisser au rang de ready-made de l’ère digitale. Mais surtout, ils nous rappellent avec nostalgie l’époque où les communications étaient encore loin d’être parfaites. C’est peut être la raison pour laquelle il aura fallu attendre 10 ans pour voir émerger sur nos écrans du glitch art dans la plus pure tradition…

D’heureux accidents

Pour Iman Moradi, designer et auteur du l’excellent ouvrage « Glitch - Designing Imperfections » : l’autopsie d’un bug révèle deux espèces bien distinctes, qu’il sera parfois difficile à différencier. Sauvage, authentique, accidentel, le pure glitch est décrit par celui que l’on considère comme le premier théoricien du glitch comme un « artefact digital non prémédité, aux qualités esthétiques très variables ». La découverte et l’appropriation sont donc ici au cœur d’un art encore anecdotique. De 2001 à 2005, Ant Scott accumule ainsi de déroutantes images créées à partir de pannes informatiques, d’erreurs de logiciels ou de jeux piratés. Ces quelques méga-octets de données brutes laisseront d’ailleurs beaucoup d’internautes perplexes, quand ils ne seront pas qualifiés de déchets numériques... Fasciné par les comportements inattendus, l’artiste maltraite pourtant sciemment la technologie pour produire « des histoires d’une seconde, d’abord inspirées par la nostalgie des bugs de [son] enfance ». Evoquant tantôt la tristesse, la dépression et la guerre nucléaire, ces œuvres fortuites rappellent étrangement certains courants artistiques. Lorsqu’on interroge notre spécialiste du glitch sur son histoire, il cite l’action painting teinté d’acide de Gustav Mezger, les photos peintures de Gerhard Richter (imitant les lignes TV, les interférences et les images résiduelles), les imperfections délibérées de Mondrian ou encore des œuvres Cubistes. Car contrairement au net.art, tirant lui aussi ses origines d’un bug informatique (ou plus particulièrement d’un problème d’encodage), le glitch art n’est pas contraint à un seul médium. « Il est beaucoup plus question d’esthétique et de concept que dans le net.art, où les œuvres sont étroitement liées au réseau. D’ailleurs, beaucoup de ces travaux remarquables ont été défendus comme une forme d’art émergent lors de la bulle internet » explique Iman Moradi. C’est peut être la raison pour laquelle Ant Scott s’est aujourd’hui lassé de ses premiers glitches. Après quatre ans à emmagasiner des matériaux bruts, il consacre à présent son travail à la production de glitch-alike ou pseudo-glitch. « J’adapte, j’incorpore et distille ces images dans des photogrammes ou des peintures, parfois de manière subtile. Seul le résultat final m’intéresse, pas les outils et ou techniques utilisées pour y arriver » nous confie-t-il. Voilà donc la seconde catégorie de notre anthropologie du glitch, une espèce qui se contente d’évoquer les aspects visuels des bugs capturés dans leur habitat d’origine. Artificiel, planifié, designé, ce glitch alternatif est parfaitement délibéré. A l’heure où le milieu de l’art encense les artistes générant des images à partir d’algorithmes, notre pionnier du glitch nage à contre-courant d’une manière aussi déconcertante que fascinante.

Erreurs (non) fatales

D’autres artistes font même du glitch art sans le savoir. Cory Achangel, junk-artiste autoproclamé « hyperfeignant », en fait partie. En 2002, il découvre par hasard qu’en isolant l’entête d’un fichier Quicktime, le logiciel se met à lire les fichiers restés dans la mémoire vive de l’ordinateur. L’américain n’a plus qu’à s’assoir et regarder sa machine « suffoquer et crier en même temps », ou plus concrètement, générer une mosaïque colorée. Le rendu graphique de « Data Diaries » partage pour le coup toutes les caractéristiques du glitch : complexité, linéarité, fragmentation et répétition exacerbées. Facile à produire, le glitch l’est encore plus lorsque trois figures du milieu offrent aux internautes un outil pour « renverser le cours habituel de la conformité et de la perfection du signal ». Avec leur « Glitch Browser », Dimitre Lima, Ant Scott et Iman Moradi proposent aux néophytes d’altérer toutes les images d’une page web. Sur Flickr, les photos de vacances se transforment d’un clic en peintures abstraites aussi saturées que pixellisées. Déjà explorée dans le net.art par Jodi, I/O/D ou Mark Napier, la notion de représentation supposée du web trouve ici une nouvelle résonnance auprès d’un public attiré par l’esthétique du bug. Sorte de Bug It Yourself pour les nuls, le navigateur mal intentionné des adeptes du glitch art fait écho à la démarche de beaucoup d’artistes hackers travaillant à la déconstruction de matériaux existants. C’est le cas du collectif de programmeurs Jodi, qui inaugure dès 1997 l’utilisation de jeux vidéo avec « Ctrl+Space » et « SOD ». Dans ce dernier exemple, le groupe brouille complètement la représentation visuelle du célèbre FPS « Wolfenstein 3D » à tel point que le FPS d’ID Sofware en devient injouable. Graphismes noir et blanc primitifs, interfaces et HUD inexistants, ennemis ou murs invisibles : le joueur est mis à rude épreuve à tel point qu’il ne peut plus discerner l’espace architectural. Désorienté, il est confronté au fonctionnement complexe du médium, altéré par quelques lignes de code supplémentaires… Joan Leandre (RetroYou) fait d’ailleurs de même avec le jeu de course « Revolt » tandis que Tom Betts (Nullpointer) s’attaque à « Quake 3 ». Si le premier désactive la gravité et ajoute des marguerites psychédéliques pour « supprimer toute ressemblance avec des objets iconiques », le second utilise le moteur graphique afin de « générer des environnements hautement abstraits ». Tous les deux exposent en tout cas les mécanismes graphiques dissimulés dans le programme tout en traitant du glitch. D’autres comme Brody Condon exploiteront des bugs latents comme les trainées aux motifs répétés d’ « Half Life », provoquées par l’absence de textures d’environnement. Moins destroy, les hacks de Cory Arcangel vous prouveront enfin qu’il n’est pas toujours nécessaire de connaître le C++ pour se faire connaitre. En s’attaquant directement aux cartouches NES, il réduit entre autre « Mario Bros » à un futile écran de veille. Dans cette version du jeu, rien n’a été ajouté, seuls les nuages originaux, icônes pop de la génération 8bits, défilent à l’écran ! « Je prends un truc, je le modifie, le remets à sa place et l’étiquette à mon nom en disant à tout le monde qu’il m’appartient », confiait récemment l’artiste avec humour à des étudiants américains. Si le game modding soulève la question des droits d’auteurs, il invite également le public à reproduire les modifications et à s’amuser avec des médiums bien ancrés dans notre quotidien.

Compressions extrêmes

« Le glitch art a toujours eu un côté démocratique : tout le monde peut développer une pratique amateure avec un minimum d’effort » confirme Iman Moradi. Après les consoles poussiéreuses, la collection de Divx de monsieur tout le monde va naturellement devenir la matière première de quelques pionniers de l’ « esthétique de la compression ». Inspiré par le « sCrAmBlEd?HaCkZ! » de Sven König (un programme permettant de recomposer des dialogues à partir de clips découpés) et les vidéos psychédélique de Takeshi Murata, Paul B Davis triture à son tour les images clés de fichiers AVI. « Tous deux jouaient avec les keyframes et obtenaient des résultats intéressants, mais je trouvais l’approche de Sven trop algorithmique et l’intervention de Takeshi assez limitée, alors j’ai inscrit ma démarche entre les deux » raconte le membre du collectif « Beige ». Ce que Paper Rad qualifiera plus tard de data moshing ressemble en fait à une purée de pixels mal compressés. Le phénomène n’est pas toujours artificiel : beaucoup de films (illégalement) téléchargés sur la toile présentent des imperfections de l’image liées à un mauvais encodage. Pour faire saigner vos séquences favorites, il suffit en fait d’injecter au beau milieu d’un clip une « P-Frame » chargée d’enregistrer les changements entre deux images. Les mouvements vont alors déteindre sur une frame qui n’était absolument pas sensée s’animer, comme si deux séquences étaient grossièrement mixées. Considéré comme l’effet visuel à la mode, le data moshing doit aujourd’hui son heure de gloire au clip « Welcome To Heartbreak » de Kanye West, mais aussi aux tutoriaux d’un énergumène masqué sur Youtube. Bob le datamosher y explique en détail et avec humour comment « s’assurer que vos vidéos ne fassent pas correctement leur boulot ». Vous n’y apprendrez pas comment maitriser les techniques avancées de postérisation, de crénelage, de morcellement ou de renforcement des contours, mais plutôt à « explorer et exploiter le mouvement afin de susciter l’émotion (ou tout ce qu’est supposé provoquer l’art) ». Pour ce membre déluré de Court13, ces vidéos pleines de glitches auront quelque chose de familier, puisqu’elles évoquent de manière étonnante la façon dont notre cerveau interprète les mouvements. « En fait, j’adore quand des séquences de merde ont l’air complètement bousillées » conclue-t-il avec philosophie. Piochés sur les plateformes sociales et les réseaux P2P, les matériaux de base n’auraient donc aucune valeur véritable pour ces artistes de la compression. « J’aime que mon travail encourage les gens à utiliser un ordinateur, il est plus facile d’expérimenter lorsque vous êtes confrontés à quelque chose qui part volontairement en couille » explique Paul B Davis. Son boulot balaie finalement les aprioris sur la technologie et sur la manière dont il faut les utiliser, ou même les considérer. Même David O’Reilly, qui avait utilisé les artefacts de compressions en 2005, dénonce la hype qui plane autour du datamoshing : « c’est juste une nouvelle tentative pour brander une technique basique comme quelque chose de nouveau et provocant ». Il n’y effectivement rien de hardcore à retirer quelques images clés d’une vidéo. Iman Moradi reconnaît lui aussi que l’effet est un brin rasoir : « Ca risque de devenir assez lourd au bout d’un moment, mais cette popularité permet d’exposer plus de gens à l’esthétique du glitch ». Difficile en tout cas d’entrevoir ce qui anime tous ces artistes souvent méconnus. Art de l’accident et du ready-made, le glitch art humanise les processus informatiques tout en nous aidant à apprécier les erreurs au point de nous même en créer. Une fois encore, notre théoricien aura le mot de la fin : « Certains y verront un moyen d’introduire l’indétermination dans leur palette, d’autres l’appréhenderont d’un point de vue esthétique. Ca n’a pas vraiment d’importance dès lors que nous continuons à créer de l’art avec le glitch ! ».


Pierrick Thébault
AMUSEMENT
Numéro 6
2009
amusement6

© 2017 Pierrick Thébault