regarde - Portfolio et publications de Pierrick Thébault

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Datatainment

A l’ère du tout numérique, la quantité d’information produite sur internet dépasse l’entendement. Boîtes mails obèses, flux RSS mitrailleurs, réseaux P2P surchargés et bases de données 2.0 arrosent en continu nos machines et n’en finissent plus de solliciter l’attention d’internautes déjà fatigués. Une seule solution pour ne pas décrocher : jouer avec vos données.

Internet grossit, internet va toujours plus vite, internet améliore la productivité (quoique…), mais internet n’est pas toujours très « sexy ». Dans la terrible lutte qui affronte les travailleurs au « spam », bon nombre d’entre eux ont baissé les bras face à des clients mail au « look & feel » plutôt déprimant. Pour réveiller vos neurones des « salary men » ramollis, Robert Savage, directeur de “World Market Watch”, a lancé « 3D Mail Box », une métaphore en trois dimensions de votre boîte mails. Dans ce programme surréaliste, « Miami bitches » et séduisantes plages remplacent l’ennuyante et habituelle liste de courriels. Sur fond de musique brésilienne, vos e-mails déambulent autour d’une piscine, sous la forme de jolies jeunes femmes en bikini, tandis que le courrier indésirable, représenté sous la forme d’un sumo bronzé, finira entre les dents des requins ! Si ce soft frôle de peu le titre de la pire application jamais conçue, il témoigne de la difficulté des internautes à dompter des systèmes d’informations toujours plus complexes et à appréhender des données de plus en plus hétérogènes. Dans cette société d’hyper-information, les modes de représentation ne suffisent plus à capter l’attention d’utilisateurs toujours plus volatiles. Rien à faire, s’il n’y a pas un poil qui dépasse ou une performance sportive, ils s’ennuient. Boudée d’un grand nombre, l’information s’efface donc dans la masse, au profit du sensationnel et du potache. Le « datatourbillon » ne laisse pourtant pas tout le monde indifférent : une poignée de bidouilleurs et d’artistes l’affrontent et s’en nourrissent même pour braquer la lumière sur les micro-données oubliées ou invisibles.

Recyclage de données et purée de service

Non contents de déblayer images, photos et vidéos de nos machines dans une drôle de poussière de « tags » et d’avoir bouleversé les usages, ils organisent à présent de gigantesques parties de pêche à la ligne, dans leur base de données. Les nouveaux bulldozers du web, estampillés « 2.0 », boostés par les dynamiques d’ouverture et de mutualisation actuelles, ont provoqué une frénésie du « mashup ». En quelques lignes de code, n’importe quel technophile averti est aujourd’hui capable de remonter des données en tout genre et de les réinjecter au sein d’applications tierces. C’est ainsi qu’une tripotée de mini-jeux alimentés par un contenu dynamique sont apparus sur la toile et proposent une expérience de jeu sans cesse renouvelée. Exemple : « Guess the google » de Grant Robinson, qui « renverse le processus du moteur de recherche d’images en choisissant les mots clés que le joueur devra deviner à partir de la mosaïque de photos proposée ». Ce « pictionnary » next-gen n’a certes rien de transcendant, mais bouleverse le rapport à Google en positionnant les résultats dans un contexte ludique. Simple et efficace, le concept reste pour le moins divertissant et rencontre un grand succès sur la toile. Il inspire bientôt de nombreux développeurs tels que Daniel Julià et Anna Fuster, qui déclinent le célèbre jeu de mémoire pour enfants à la sauce « Flickr ». Exit les clichés ennuyeux, l’internaute peut avec « Memry » personnaliser le matériau de base du jeu et découvrir case par case des photos en rapport avec le mot clé qu’il a auparavant saisi. Ouvert à toutes les dérives possibles, ce genre de « web toy » permet à chacun, d’une manière amusante, de découvrir des données dont vous n’auriez jamais soupçonné l’existence… N’ayons pas peur des grands mots, « Diggtris » rassemble même tous les ingrédients d’une sérendipité ludique. Mixez la première plateforme d’information communautaire avec le « puzzle game » le plus populaire au monde et vous obtenez une application en Flash qui permet non seulement de passer un bon moment, mais aussi de garder un œil sur l’actu. Directement liés à la démocratisation des « API » et aux travaux relatifs à la visualisation de l’information, ces « mashup ludiques » ont posé les bases d’un nouveau domaine d’études et ne tardent pas à emprunter au jeu vidéo dans leurs modes de représentations…

Datatainment et sauce vidéoludique

A mi-chemin entre l’univers de l’information et celui du jeu, le « datatainment » se pose comme une nouvelle approche dans le domaine de l’interprétation et de la représentation des données. Mot-valise constitué de « data » et de (enter) « tainment », ce néologisme imaginé par Grégoire Cliquet s’oppose néanmoins à l’ « infotainment », très populaire actuellement. Pour cet enseignant, chercheur à l’Ecole de Design Nantes Atlantique, le propos n’est pas « d’ajouter une dimension spectaculaire ou sensationnelle à l’information, mais au contraire de jouer avec un matériau binaire malléable à souhait ». Il s’agit dans un sens de « dépasser les notions d’accessibilité et de fonctionnalité pour procurer une expérience ludique, et un plaisir induit par l’interaction avec les données ». Epaulé par deux étudiants, il développe le « Dataquarium », une amusante métaphore de la plateforme de services de leur école, soumis à la prochaine biennale du design de Saint-Etienne. Chaque utilisateur connecté y est représenté par un poisson dont la texture peut être très facilement personnalisée et le décor est généré en fonction des messages postés sur la « shoutbox », du trafic général et du nombre de mails échangés. Alors gadget de geek ou recontextualisation ludique du message? « Le dataquarium doit être considéré comme un objet tangible du quotidien, dans lequel le système d’information et l’écran sont intimement liés par une cohérence sémiotique qui transcende leur traditionnel rapport », estiment Julien Dumail et Diane Faidy, à l’origine du projet. « Si l’interaction est ici vecteur de manipulation des données à des fins ludiques, la quête du jeu aurait pu également être purement pratique » souligne leur professeur. Effectivement relativement autonome, l’application autorise néanmoins les usagers à influer sur le comportement de leur avatar via une série de commandes basiques (nourrir, booster, tuer, ressusciter) qui auraient pu être étendues à des fonctions plus applicatives. Déjà explorée en 2006 par Julian Oliver, la question de la représentation de l’activité d’un pan du réseau avait mené à la création de « Packet Garden », un outil de monitoring pour le moins décalé. Précurseur du « datatainment », cet étonnant jardin secret généré à partir des données reçues et envoyées sur votre ordinateur revendiquait moins une dimension ludique qu’artistique.

Vers un applicatif ludique

Si l’aquarium semble déjà séduire un large public, l’objectif est, à terme, de pousser la métaphore aussi loin que possible pour y inclure les mêmes fonctionnalités qu’une plateforme hypertextuelle classique. Convaincu de l’intérêt d’humaniser l’espace d’information, les interfaces et les interactions de nos outils de tous les jours, Grégoire Cliquet voit dans la démocratisation des univers virtuels et des jeux massivement multi-joueurs, l’avenir des systèmes d’exploitation. « Les nouvelles générations ont complètement intégrée les logiques, il paraît évident qu’enrober du ludique autour d’une application permettra par exemple de servir des objectifs pédagogiques et de recourir plus facilement à la participation des gens » explique-t-il en nous montrant « Human Brain Cloud », un « jeu » collaboratif d’association de mots. Le « datatainment » permettrait donc non seulement de regagner l’intérêt des usagers en valorisant les données, mais également de favoriser l’apprentissage. Finalement pas si éloigné des logiques de simulations de certains secteurs d’activités, cette approche innovante du sujet réussirait presque à bousculer vos neurones, tout en vous divertissant, un résultat que la plupart des médias est encore loin d’obtenir. En attendant que vos photos de vacances et vos « bookmarks » se retrouvent dans un « World Of Warcraft » intelligent, on peut s’attendre à voir débarquer de plus en plus de jeux « sérieux ». Si mamie louche déjà sur sa DS et ne manque pas sa partie de Sudoku journalière, votre petit frère, non content d’être devenu l’entraineur virtuel de l’année, joue déjà les apprentis traders en ligne. Qui aurait pu imaginer que les jeux vidéo formeraient les managers de demain ?


Pierrick Thébault
AMUSEMENT
Numéro 1
2008
amusement1

© 2019 Pierrick Thébault