regarde - Portfolio et publications de Pierrick Thébault

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Data leaks

400 000 000 / 75 000 000 / 60 000 000 / 50 000 000 / Facebook / Twitter / membres / messages. Derrière ces statistiques explosives se cache le plus grand trésor du web moderne : des bases de données de préférences, de contacts, d’histoires à faire pâlir d’envie les services de renseignements les plus prestigieux. A l’ère du social networking, la gratuité d’accès se monnaie, de manière explicite ou non, avec votre vie privée. Plusieurs experts nous éclairent sur les enjeux de cette nouvelle économie des données.

Zoe Graystone est décédée lors de l’explosion d’un train Malgev à Caprica City. Elle continue pourtant d’ « exister » grâce aux traces laissées sur le réseau. Relevés médicaux, historiques des déplacements, bulletins scolaires, contenus visionnés, messages, réactions : dans la préquelle de Battlestar Galactica, les exabytes de données personnelles générées par les systèmes informatiques ont permis de recréer la personnalité d’une jeune adolescente. Compilée par des algorithmes mystérieux, l’ombre numérique prend corps, l’avatar se substitue à la chair. La fiction serait-elle plus proche de la réalité que l’on pourrait le croire ? « Nous ne sommes pas QUE de l'information mais il est indéniable que nous pourrons potentiellement transmettre à nos enfants un patrimoine biographique incroyablement plus large que celui que nos parents et nos grands-parents nous ont laissé » commente Frédéric Kaplan, auteur du livre « La métamorphose des objets » et fondateur de la société OZWE. Là où nos parents nous laissent quelques clichés oubliés dans une boîte à chaussures, nous lèguerons peut-être demain nos albums Flickr, une archive de notre mur Facebook et une sélection de nos plus beaux Tweets.

Biographies publiques <> privées

En archivant nos statuts ou microdécisions, les réseaux sociaux nous incitent en effet à documenter et construire de nouvelles représentations de notre vie. « L'écriture de soi est une pratique très ancienne, louée par les philosophes depuis l'antiquité », explique Kaplan, « Les technologies récentes nous permettent d'inventer une multitude de nouvelles manières de composer notre propre autobiographie et d'amorcer des réflexions sur nous mêmes ». Si nous écrivons notre vie au fur et à mesure, c’est aussi parce qu’elle génère quantité d’objets sociaux qui nous permettent de créer des échanges et tisser des liens. L’existence de ces traces est en tout cas à l’origine de nombreuses polémiques. Opération militaire annulée, exclusions de collégiens, scandales politiques ou sportifs, chaque jour apporte son lot de fuites, diffamations ou révélations inattendues. Si les réseaux sociaux suscitent l’engouement du plus grand nombre, tous ne mesurent pas la portée que peuvent avoir les informations publiées sur la toile.

« Aujourd'hui, toute personne s'exprimant sur le web s'expose au regard des autres », explique Jean-Marc Manach, journaliste à InternetActu et auteur de l’ouvrage « La vie privée, un problème de vieux cons ? ». « Sur le web, nous sommes des personnalités publiques, dont le statut était jusque là réservé aux personnes ayant accès aux médias (artistes, politiques, intellectuels, people, journalistes, etc.) » ajoute-t-il. Les réseaux sociaux nous encourageraient donc à avoir une vie publique, à émettre un point de vue, partager un lien ou nos activités, bref à « participer à cette grande conversation glocale (de global et local) qui a lieu sur le Net ». Face aux succès des sites qui nous poussent à se dévoiler, et à l’inquiétude générale ressentie par les individus vis à vis de la protection de leur vie privée, un véritable paradoxe de la vie privée semble s’installer. Le phénomène est d’autant plus marqué qu’après avoir investi les écrans de nos smartphones, les réseaux sociaux intègrent une nouvelle dimension.

En pleine conquête du « web temps réel », les garants de notre vie numérique semblent également bien décidés à disséminer nos contenus dans l’espace. Tartinées dans leur base de données, les métadonnées cristallisant la latitude et la longitude de votre charmant compagnon mobile, resurgissent sur un mashup Google Maps sous la forme de petits drapeaux colorés. Pour les parapentistes, les randonneurs et les aficionados des jeux de pistes urbains, la prise en compte des données géographiques est une véritable aubaine. Pour les internautes lambda, la « révolution » des médias géolocalisés, quand elle ne passe pas inaperçue, génère plutôt des inquiétudes.

Des données contextualisées

« Le fait que des services s’appuient sur votre localisation spatiale suppose qu’une entité, commerciale ou non, détecte, enregistre et traite vos déplacements » souligne Nicolas Nova, consultant et chercheur à Lift Lab. Si l’accueil réservé aux services mobiles favorisant la découverte in situ de restaurants, bars ou lieux culturels est plutôt bon, l’idée de superposer les photos de votre nouveau téléviseur HD sur Google Street View, à côté de vos dates de départ en vacances, paraît tout de suite un peu moins bonne. « La géolocalisation des données permet à des tiers de percevoir des informations qui leur étaient auparavant masquées ou inaccessibles » explique Nova, « les internautes craignent donc naturellement l'intrusion d’un acteur externe (des proches, leurs responsables hiérarchiques, l’état) qui auraient des répercutions sur le vie ».

Pas facile en effet de trouver le point d’équilibre entre le respect de la vie privée et la collecte des données. « Est-il vraiment possible de créer des services qui ne seraient pas intrusifs ? » s’interroge notre expert. Trop de restrictions risqueraient de brider les performances techniques ou même freiner l’émergence de nouvelles pratiques. Peu importe pourtant la complexité des entrailles du système, l’absence de garanties a d’importantes répercutions sur l’adoption du service… Les problématiques sous-jacentes n’ont d’ailleurs plus à rien à voir avec l’ingénierie, mais relèvent plutôt du design : comment susciter la confiance des utilisateurs, rendre le process plus transparent ou simplement leur redonner le contrôle ? Vastes chantiers dont les réponses sont encore balbutiantes. « Il faut que les interfaces permettent de modifier et d’effacer nos traces, mais également de facilement les transférer d’une plateforme à une autre » estime Nicolas Nova avant de reconsidérer la manière dont sont archivées nos données. « Pourquoi ne pas intervenir sur les limites temporelles de leur stockage ? Il serait intéressant de pouvoir leur attribuer une date d’expiration ! » suggère-t-il aussitôt. Certains de ces mécanismes vont pourtant parfois à l’encontre de la vision des éditeurs de services, pour qui la détection et la sauvegarde automatique de la position constituent à la fois un argument marketing et un pré requis au bon fonctionnement de leur algorithme.

Parmi toutes les startups qui misent sur les systèmes de positionnement offerts par les terminaux mobiles, Foursquare est de loin celle qui propose l’expérience utilisateur la plus riche. Adoubé par la communauté geek du festival « South by Southwest » (SXSW), le service créé par Dennis Crowley (fondateur de feu Dodgeball, pourtant racheté par Google) et Naveen Selvadurai est l’un des rares à permettre aux gens de rester anonyme, de gérer plusieurs identités et même de mentir ! Contrairement à ses concurrents, Foursquare fonctionne via un système de « check in » manuels, qui, bien qu’approximatif et nécessitant l’intervention des utilisateurs, a largement contribué au succès du portail. « Le fait de pouvoir déclarer soi-même sa localisation minimise (jusqu’à un certain point) les atteintes à la vie privée » souligne Nova, « mais ce qui séduit aujourd’hui les utilisateurs, c’est le système de récompenses qui permet d’accumuler des points lorsque l’on se rend plusieurs fois au même endroit ». Cette dimension ludique, qui propulse les habitués d’un lieu au rang de « maire » est un levier incroyable à l’adoption de ce service pourtant créé pour échanger des bons plans.

Quand les choses (dé)génèrent

Trop occupés à chatouiller nos mobiles pour profiter du « discount Foursquare » accordé par les commerçants du coin (une méthode bien plus rentable que le spam de proximité), la plupart d’entre nous n’ont pas idée du tourbillon de données qui s’apprête à toucher le vieux continent. Soucieuse de rattraper son retard technologique, l’Union Européenne concrétise en effet chaque jour un peu plus sa vision d’un « brave new world » hyper connecté. Vous, vos vêtements, ce magazine, la rame de métro dans lequel vous le lisez, le quartier que vous venez de traverser et bien évidemment vos gadgets électroniques auront une existence numérique invisible et indissociable de leur physicalité. Identifiés par l’intelligence ambiante qui opérera cette nouvelle infrastructure pervasive, les choses du monde réel n’auront plus besoin de notre accord pour s’échanger des données nous concernant. Pire encore, cet internet des objets, à peine visible, sera parfaitement silencieux. Exit les « statuts » et autres « check in », ce méta réseau conscient de nos actions fonctionnera de manière autonome pour mieux nous servir … ou nous asservir ! Si les scénarios prospectifs imaginés par les experts esquissent un futur au quotidien meilleur (plus besoin de faire la queue dans les supermarchés, de réparer ses produits ou même de trier son linge), un véritable business de la terreur risque de se mettre en place, au grand dam des partisans de l’innovation sociale…

« De nouveaux services mobiles vous préviendront qu’un vélo risque de vous percuter en sortant de la boulangerie, vous déconseilleront de changer l’ampoule du salon en montant sur un tabouret, ou vous conseilleront de prendre une aspirine pour éviter une baisse de régime en fin de semaine » anticipe Rob van Kranenburg, fondateur du think tank « Council ». Ce dernier redoute plus que jamais l’instrumentalisation exacerbée de la société qu’engendre toute politique sécuritaire. Dans ses cauchemars, il imagine un « terminal européen doté d’un gardien RFID comme celui de Melanie Riebacks, opéré par un système à la dyne:bolic et connecté à un réseau mobile maillé open-source » qui dictera pourtant notre conduite comme les gouvernements « hygiénisent » déjà la société. Transcodées sous la forme d’algorithmes constituant la « nouvelle démocratie », toutes les valeurs de la société et les données financières seront en effet potentiellement accessibles à ceux qui souhaiteront créer de nouvelles « applications ». Sans régulation et lois adaptées, cette nouvelle traçabilité devrait avant tout profiter aux programmeurs du dimanche et aux PME, qui ne manqueront pas l’occasion de monétiser nos vies en tirant parti de craintes artificielles… Si tous ceux qui ont appris à survivre dans le réseau et jongler d’une identité à une autre verront l’internet des objets comme « une extension logique des applications iPhone », les plus de 50 ans ne pourront pas se permettre de vivre déconnectés de cette nouvelle infrastructure.

« Nos parents seront placés dans des maisons intelligentes et encapsulés dans un réseau de capteurs biométriques » explique l’expert hollandais. Soulageant le personnel médical, de toute manière incapable de répondre à la demande, ces nouveaux flux de données pour le moins sensibles seront alors vitaux. Mais la prolifération de capteurs et d’étiquettes intelligentes aura sans doute le plus d’incidence sur la perception de la réalité par les jeunes générations. Que ce soit avec un mobile ou une peluche dotée d’un lecteur RFID, ces bambins exploreront leur environnement en scannant des objets « augmentés » de données stockées sur la toile. « Les médias, pourtant déclenchés par la lecture des tags intégrés aux produits, seront alors perçus comme une partie intrinsèque du monde » analyse Kranenburg, « en permettant de scripter la réalité, le script devient réel ! ». Face à ces enjeux, il semble nécessaire « d’accompagner les institutions vieillissantes, les états et les entreprises pour qu’ils deviennent des acteurs de cette nouvelle collaboration en réseau, en d’autres termes : redonner du pouvoir aux usagers.

Reprendre le contrôle

S’il semble chaque jour un peu plus difficile d’exister sur la toile de manière anonyme, rien n’empêche les internautes d’inventer des pseudonymes riches, durables et crédibles. « On peut être banquier ou vendeur le jour, chef d'une guilde sur WoW le soir, ebayeur réputé ou blogueur influent la nuit » commente Jean-Marc Manach. Ces « identités actives », définies par la FING, ne sont pourtant pas corrélées à notre état civil, elles existent de manière autonome sur la toile et évoluent dans le temps. Ce droit à l’hétéronymat vise précisément à « reconnaître ces identité virtuelles comme des personnalités alternatives, de la même manière que certains écrivains s’inventent des pseudonymes pour explorer d’autres genres littéraires ». Malgré ce subtil jeu de masque, force est de constater que nous restons rarement les propriétaires des contenus générés par nos terminaux. Grignotés par les services issus du web, ces derniers voient leur valeur transférée du produit à la matière numérique qu’ils cristallisent, et il nous faut développer un véritable art de la mémoire.

« Il faut apprendre à vivre avec ces traces, savoir quoi garder, oublier, protéger ou partager » souligne Frédéric Kaplan, pour qui la solution réside dans l’apparition d’un troisième type d’acteur. Des « banques biographiques », se plaçant entre les usagers et les entreprises, comme Google (qui nous échange des données contre des services), auront pour mission d'archiver et de faire fructifier (ou non) notre capital biographique. « A l’instar des banques actuelles, nous les paieront pour qu'elles agissent selon nos vœux. Certains préfèreront garder leur patrimoine biographique dans un coffre, d'autres seront prêts à le diffuser partiellement en échange d'argent ou de services ». Pour Rob van Kranenburg, il est important que les usagers puissent eux-mêmes fixer le coût des données qui serviront d’ « inputs » à des entreprises, et ce quelle que soit la manière dont elles sont générées. Pourquoi ne gagnerions-nous pas un centime à chaque fois que nous sommes reconnus dans la rue par une caméra de surveillance ? Dans la mesure où nous sommes à l’origine des informations produites, pourquoi ne nous appartiendraient-elles pas ? « L’internet des objets devrait être une infrastructure publique, offrant une connectivité gratuite, des étiquettes et lecteurs RFID ouverts et des bases de données communautaires accessibles à tous » déclare Kranenburg.

En éduquant les populations et en introduisant de nouveaux acteurs, il semble donc possible de restaurer la confiance. Il incombe néanmoins aux citoyens de réagir, d’agir, de façonner les nouveaux services qui articulent notre quotidien, afin que le méta réseau émergeant ne devienne une prison. Réclamez vos données, libérez-les avant qu’il ne soit trop tard !


Pierrick Thébault
AMUSEMENT
Numéro 8
2010
amusement8

© 2017 Pierrick Thébault