regarde - Portfolio et publications de Pierrick Thébault

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Cool circuits

En marge de standards musicaux mainstream, loin de cette nouvelle génération de techno-enthousiastes, des Korg addicts ou des adeptes du Tenori-On, s’est développé un art autrefois élevé au rang de contre-culture. Les aficionados de la musique électronique, pour qui le chiptunes n’a plus de secret, en ont forcément entendu parler. Les autres ont peut être eu le malheur de tomber sur quelques obscures vidéos filmant d’authentiques nerds à lunettes s’extasier devant une note, un son ou plutôt un bruit surgissant d’un … jouet.

Comme si les électroniciens américains étaient d’ailleurs destinés à inventer le « circuit bending » avant nous, vous noterez que l’anglais regorge de mots évoquant les soubresauts sonores et autres cris étranges que peuvent produire les toys de notre enfance. Vous l’aurez compris, il est ici question de court-circuitage volontaire, de modification de vieilleries à piles, bref de musique bruitiste spontanée et entertainante. Si le mouvement trouve aujourd’hui un écho positif auprès du grand public, grâce au travail de nombreux artistes et musiciens séduits par ces sons « aliens », le premier bender n’a pas attendu Futurama pour créer les premiers instruments « transformés ». Tout commence en 1967, lorsque Qubais Reed Ghazala fait malencontreusement tomber le petit ampli 9 volts qu’il était en train de réparer dans le tiroir de son bureau. Par le plus grand des hasards, le circuit se heurte à un objet métallique et le haut parleur émet un son qui bouleversera la vie de celui qu’on appelle aujourd’hui le père du circuit bending. 40 ans plus tard, les « incantateurs », « insectophones » ou « clarinettes à photons » du gourou barbu ont, dixit les spécialistes de Tracks, inspiré toute une génération de bidouilleurs électro. De Krawftwerk à Aphex Twin, en passant par Orchestral Manoeuvres In The Dark, Venetian Snares ou encore Hexstatic, de nombreux artistes se sont en effet un jour ou l’autre emparés des jouets électroniques made-in-Taiwan.

De nouvelles interfaces musicales…

Le Speak & Spell (connu dans l’hexagone sous le nom de « Dictée Magique »), le Casio SK-1 ou même le Furby s’invitent aujourd’hui sur des scènes de moins en moins underground. Brian Duffy, fondateur du Modified Toy Orchestra, a lui aussi choisi de redonner une seconde vie aux gadgets abandonnés de notre enfance. Extirpés de l’obsolescence, voilà qu’ils sont, par le biais d’une électro-chirurgie Ghazalienne, re-câblés différemment et enrichis d’interrupteurs, de boutons ou d’interfaces tactiles. Entre les mains de musiciens, ces jouets glanés dans des brocantes révèlent des sonorités low-fi entre l’analogique et le digital qui construisent ou déconstruisent d’imprévisibles mélodies. Artiste et musicien, Peter Edwards, plus connu sous le nom de Casperelectronics, est l’un des disciples du circuit bending les plus doués de la nouvelle génération. Bidouilleur de génie et travailleur de l’ombre, il dispose d’une incroyable collection d’interfaces musicales construites à partir de boites à rythmes, de claviers ou de pédales de guitare achetés pour une bouchée de pain. Le bender New Yorkais ne sait d’ailleurs pas toujours ce qui va marcher lorsqu’il examine le fruit de son shopping. « C’est la partie amusante du circuit bending, je suis constamment surpris par ce que je vais découvrir en manipulant un circuit. Le processus créatif est vraiment guidé par l’exploration ! » confie-t-il avant de nous expliquer comment il choisit ses jouets. Comme les autres, il privilégie les produits bon marchés (il n’est pas rare de tout casser), alimenté par batteries (pas de risque d’électrocution) et à fort « potentiel » (susceptibles de produire de nombreux sons). Si Duffy voulait « créer une musique libérée de toute forme d’égo et d’autobiographie », en opposition avec la musique populaire, Edwards revendique plutôt un « maximalisme » de la manipulation sonore. « J’aime le fait de pouvoir construire des couches de sons en tournant des boutons ou en reliant des modules manuellement » explique ce dernier. Pendant ses concerts, il combine des instruments et des synthétiseurs pour construire des systèmes complexes qu’il pourra laisser tourner de manière autonome. Tantôt chef d’orchestre, tantôt spectateur, il voit dans son processus créatif des similitudes avec le circuit bending : « vous êtes à moitié ingénieur, manipulant des circuits d’une nouvelle manière, et à moitié observateur d’événements inattendus ou bizarres ».

… pour des performances visuelles et sonores.

Si le circuit bending réserve souvent bien des surprises, certains « experimentalists » tels que Phil Stearns provoquent le hasard et fouillent les circuits dans un but bien précis. Adepte de l’improvisation et d’une musique spontanée, l’artiste et musicien New-Yorkais cherche de son côté très vite à retranscrire sa démarche visuellement. « Je voulais absolument mettre en valeur les sons en créant des images qui fasse écho à cette esthétique du glitch » explique-t-il avant de nous montrer ce que quelques faux signaux électroniques peuvent donner sur un téléviseur. Faciles à hacker, les ordinateurs Atari, Texas Instrument et 386 passent entre les mains des benders confirmés. Casperelectronics n’échappe pas à la règle et montre aux internautes à quel point il est facile d’intervenir sur le signal vidéo d’une console NES avec un bout de fil électrique. Mélange de sprites, abstraction géométrique, apparition mystérieuse de chiffres, distorsion de l’image : en maltraitant la cartouche de jeu ou en titillant le chipset graphique, une dizaine de bugs graphiques peuvent être reproduits. Couplés à une tripotée de boutons, d’interrupteurs et de potentiomètres, ces effets peuvent être modulés et déclenchés sur scène, élevant ces quelques ordinateurs primitifs au rang d’instruments vidéo. Phil Stearns a alors l’idée de combiner ses video devices avec un vieux clavier Casio pour créer un synthétiseur audio/vidéo qu’il pourra utiliser dans ses performances. « J’ai littéralement fusionné les circuits de chaque appareil pour qu’un changement sur le TI99 4/A affecte le son, et vice versa » souligne le Frankenstein de l’électronique qui s’attaque aujourd’hui directement au signal vidéo, sans passer par la case buffer. « Le résultat est beaucoup plus fluide et expressif », commente-t-il. Difficile de ne pas acquiescer. Une chose est sûre, la corrélation du son et de l’image dynamise le show et constitue une nouvelle manière de générer du « bruit ». Si leur travail s’écarte un peu des sentiers du circuit bending, les musiciens de The Loud Objects ont eux aussi développé une scénographie qui implique un peu plus l’audience qu’un simple concert de musique électronique. Accoudés sur de vieux rétroprojecteurs, Tristan, Katie et Kunal construisent en live et avec leur fer à souder les circuits qui cracheront bientôt leurs premiers samples 1-bit. Alternant phases de silence et de bruit minimal, le trio utilise des microcontrôleurs basiques comme un médium physique vecteur d’une certaine picturalité. S’ils n’ont pas encore soudé et programmé leurs composants sur une table d’opération, ces drôles de performers sont conscients de manipuler de bruyantes bestioles. « Plutôt que de donner vie à quelque chose, notre travail vise à construire quelque chose qu’il est trop complexe pour les hommes de contrôler » précise Tristan.

Dans la tête des circuit benders

Une aura de mysticisme semble en effet encore aujourd’hui planer sur la très hétéroclite communauté des circuit benders. Pour le gamin du Midwest qui rêvait de pouvoir s’offrir un synthé, c’est un nouvel univers musical venu d’ailleurs, qu’il qualifiera plus tard d’« alien music », qui s’est ouvert à lui. « Nous envoyons des sondes dans l’espace pour écouter des êtres extra-terrestres, mais leurs mondes sont parfois sous nos yeux » expliquait-il il y a quelques années Ghazala à un journaliste de Wired. Celui qui trouva un accueil favorable auprès de la communauté hippie peindra d’ailleurs très vite ses instruments dans la plus pure tradition psychédélique. Artiste autodidacte, musicien expérimental, collectionneur de champignons et amoureux de la nature, le pionnier aux chemises improbables ajoute une touche de spiritualité à sa démarche. Plus qu’une simple passion, le circuit bending devient pour une poignée d’allumés une véritable quête exploratoire de l’inconnu. Quand cette potentialité leur explose à la figure, il n’est pas rare d’entendre parler de « mondes parallèles qui ne sont pas supposés exister », de « contrôle du chaos » et d’ « intimité » avec les circuits. Si la plupart d’entre eux travaillent avec des fils électriques pour produire des sons surréalistes, d’autres utilisent leur peau comme une résistance et font littéralement corps avec le système. Ne soyez donc pas troublés de voir quelques benders embrasser, dans un état avancé de transe, des cuillères ou même électrocuter des vers ou du tofu ! Plus qu’un excès de substances illicites (encore qu’on ne puisse rien affirmer), voyez-y plutôt une manière « d’étendre nos sens, particulièrement limités, via la technologie ». Pour Brian Duffy, l’objectif est bien de « créer des outils qui exploitent une information auparavant cachée », et ce d’une manière tout à fait saine. Le circuit bending compte sans aucun doute sa tribu d’allumés, et c’est un membre de The Loud Objects qui nous aide à faire la part des choses : il existerait une philosophie politique sous-jacente au circuit bending, tout comme à la modculture software ou au hacking, qui trouverait ses origines autour des notions de réappropriation des modes de consommations. « Ce courant de pensée anime de nombreuses personnes dans le monde et permet aux gens de partager des connaissances et un certain enthousiasme » souligne Kunal. En y réfléchissant bien, il est vrai que le père Ghazala quitte régulièrement ses bois pour animer des ateliers et donner des cours. Le bougre s’est même invité dans les plus grands musées.

Un processus de conception démocratique ?

Comme Ghazala, Peter Edwards communique généreusement les schémas de ses circuits sur son site internet. Et si le circuit bending n’est pas un prétexte au partage, l’échange est souvent au rendez-vous. Passion enrichissante ou nouvelle approche de conception, la pratique pourrait en tout cas se décliner sur bien d’autres supports. « Cette recherche incessante de fonctionnalités cachées ou non désirées, et le fait d’apprendre à tirer parti de ces découvertes encourage à mon sens la flexibilité, l’humilité et l’ingéniosité » nous explique-t-il. Saupoudrée d’une bonne dose de créativité, la conception de produits « pliés » favorise en effet l’ouverture d’esprit et la création de nouveaux produits à partir de vieux appareils électroniques. « Le circuit bending aide les gens à passer le stade de la peur de l’inconnu en les plongeant tout de suite dans un territoire familier. C’est un premier pas radical vers la reconstruction du monde par l’exploration, la création, le partage et le questionnement » développe Phil Stearns avant d’évoquer le phénomène culturel parallèle dont tout le monde parle aujourd’hui, le « Do It Yourself ». Il est en effet beaucoup plus facile aujourd’hui de hacker des circuits en suivant les conseils des nombreux spécialistes sur internet. Le magazine « Make » cristallise à lui seul le succès d’une tendance qui compte de plus en plus d’adeptes. Cette évolution culturelle, les organisateurs du « Bent Festival » l’observent depuis plus de 5 ans. Pionniers dans la démocratisation du circuit bending, les New Yorkais ont vu défiler une nouvelle population de music enthusiasts séduits par l’approche DIY des benders. « Au lieu de dépenser des milliers de dollars dans des claviers et synthétiseur, chacun peut apprendre quelques trucs qui lui permettront de créer, de manière créative, ses propres instruments de musique » commente Mike Rosenthal. De plus en plus populaires, les workshops organisés par l’association « The Tank » séduisent aujourd’hui petits et grands, heureux de pouvoir repartir avec un bidule bruyant et la tête pleine d’idées pour quelques dollars. Pour Brian Duffy, c’est l’émergence d’une pratique démocratique : « pas besoin d’avoir des connaissances en électronique ou d’être un expert, c’est une forme d’art open source qui permet à tout le monde de créer quelque chose d’unique de personnel ». Certes, le circuit bending continuera de faire vibrer les amateurs de dodécaphonisme, de micro house et de glitch-pop, comptera toujours son lot d’ingénieurs surdoués, d’artistes autodidactes et de techno-hippies, mais pourrait bien bouleverser la vision du monde de toute une génération de digital native redécouvrant la magie d’un Speak’n’Spell bidouillé en famille. A moins qu’une armée de Pikachu cloutés envahissent le monde sous les lasers de soucoupes volantes. Doh !



Pierrick Thébault
AMUSEMENT
Numéro 5
2009
amusement5

© 2017 Pierrick Thébault